Bakuon Rettô

On dit souvent que les cylindrées japonaises n’ont rien dans le ventre. Pourtant, les habitants de ce pays aiment les véhicules à deux roues comme personne. Véritable phénomène de société, ce culte a évidemment eu droit à son adaptation en manga. Avec un ambassadeur de choix comme Takahashi Tsutomu, ancien membre d’une bande de motards, le résultat s’annonce explosif. Préparez-vous à mettre le contact avec Bakuon Rettô, une des meilleures sorties de l’année 2008 !

« Devenir le vent… »

Le jour de la rentrée a sonné pour Takashi, 15 ans. Le jeune homme déprime car il va changer d’école. En effet, ses parents, s’inquiétant du fait qu’il fumait et séchait les cours, ont décidé de déménager. L’adolescent vit mal cette situation, qu’il considère comme un manque de confiance flagrant et le début d’une vie ennuyeuse. Il pense perdre son temps dans ce qu’il appelle lui-même un trou paumé.

Dans sa nouvelle école, Takashi se fait rapidement des amis, dont Mittsu et Maniyon. Ce dernier est clairement fasciné par le frère ainé de Mittsu, membre d’un groupe renommé de motards : les Zeros. Il rêve de rejoindre cette bande mythique, considérée comme la plus forte du Japon. Maniyon pousse Takashi à le suivre à un rassemblement des Zeros, auquel il participera en tant que passager. Cependant, alors qu’il part chercher des cigarettes pour son senpai, le peloton arrive ! C’est donc Takashi qui prend sa place, et vit son premier rassemblement de bôsôzoku ! Cette première prise de contact avec ce monde à part sonne comme une révolution dans l’esprit du garçon, qui n’a alors plus qu’une obsession : devenir à son tour membre des Zeros.

   

L’auteur nous fait vivre l’ascension de Takashi, qui devient un vrai bôsôzoku avec tout ce que cela inclut : les courses en moto, la baston, le sexe, l’alcool, les démêlées avec la police, etc…

Parce qu’on est jeune et con

Le terme bôsôzoku désigne parfaitement les bandes similaires aux Zeros. Il tire son origine des mots « bôsô », qui signifie une conduite agressive et dangereuse, et « zoku » qui désigne de façon plus générale les voyous japonais. Grosso modo, on peut appeler ça des racailles de la route. Souvent, ce terme est contracté par le seul zoku.

Ce phénomène de grande ampleur a pris naissance au Japon en 1950. La jeunesse nippone, grandement influencée par le courant américain, décide de se rassembler en gangs de motards dont le but est de se montrer lors de rassemblements durant lesquels ils parcourent la ville avec un look qui dispose de ses propres codes, tout en faisant beaucoup de bruit, notamment grâce à des cylindrées volontairement trafiquées en ce sens.

   

Dans la pyramide de Maslow, on voit au troisième étage le besoin de chaque humain de s’accomplir au sein d’un groupe de paires. Les bandes de bôsôzoku obéissent parfaitement à ce besoin humain, car ils forment un groupe homogène où un code de conduite est clairement établi, où l’ascension est toujours possible et surtout, où on se reconnaît grâce à un emblème, un drapeau. Les revendications des bandes restent floues : on sait que les voyous s’opposent au gouvernement, mais ne demandent pas de changements précis. Sans doute qu’ils ne savent pas exactement pour quelle raison ils se battent. Pour montrer la supériorité de sa bande, les zoku sont parfois amenés à se battre entre eux lors de règlements de compte assez sanglants, avec des armes comme le poing américain ou la batte de base-ball. Il est intéressant de noter qu’on ne reste pas indéfiniment membre de ce genre de groupe, car la moyenne d’âge reste assez peu élevée (autour de la vingtaine).

Un récit un peu autobiographique, complètement convaincant

Ce petit rappel sur les zoku semble indispensable à l’heure d’évoquer l’œuvre Bakuon Rettô, qui fait la part belle aux bandes de motards. Takahashi Tsutomu était lui-même un bôsôzoku, ce qui donne encore plus de relief et d’authenticité à son récit. Il s’identifie au héros, qui porte presque le même nom (Takashi ~ Takahashi), et nous livre les réflexions de sa propre jeunesse. Alors même si on ne peut pas toujours accepter les actions de ce genre de bandes, on parvient au moins à mieux comprendre le pourquoi du comment.

Dès le départ, on comprend que les zoku ont choisi cette voie par admiration envers leurs ainés, mais aussi pour compenser un certain mal-être. Se considérer soi-même comme moins important que le groupe permet d’accepter des concessions qu’on n’envisagerait même pas en temps normal. Pire, on impose ces restrictions et règles aux autres membres du groupe, en leur expliquant que tout autre comportement est déviant. L’objectif de chacun demeure le même, à savoir se faire remarquer par la tête de la bande, et monter peu à peu dans la hiérarchie. L’auteur nous fait parfaitement ressentir cette situation, qu’il a lui-même sans doute vécu, mais qu’il regarde aujourd’hui avec une lucidité qui l’honore.

Le rejet des études et du gouvernement, le mépris du reste de la société, l’envie de clamer haut et fort son appartenance au groupe (par la violence ou le vandalisme), la peur de se blesser pendant une baston, les problèmes avec la police, même l’entrée dans le monde des yakuza : l’auteur n’élucide rien, et n’oublie pas non plus les expériences plus ordinaires d’un jeune de 15 ans, à savoir la découverte du sexe et de l’alcool, la révolte contre les parents, l’envie de tout casser, les premiers boulots ou encore la recherche de libertés… On lit vraiment chaque chapitre comme une vraie tranche de vie, retranscrite avec une pureté, une authenticité dont beaucoup de scénaristes, réalisateurs, écrivains et évidemment mangaka peuvent s’inspirer. Chacun des aveux de l’auteur, écrit sur la tranche au début de chaque volume, sonne comme une explication sincère et touchante de son passé, qu’on jumelle à celui de son personnage. Montrer ses propres interrogations dans un monde où il faut se montrer si fort s’avère vraiment intéressant. Chapeau l’artiste.

   

« Sans maîtrise, la vitesse n’est rien »

Le scénario prenant et l’univers fascinant ne constituent pas les uniques atouts de la série, loin s’en faut. Tout d’abord, il faut adresser un nouveau compliment à l’auteur pour son trait original qui oscille entre la réalité et le manga auquel nous sommes habitués. Le mélange prend bien, et s’accorde avec perfection à l’histoire qui, à l’image de la vie, peut être à la fois mélancolique, violente, triste, joyeuse ou incompréhensible. Cette application dans le dessin permet de garder un plaisir intact à chaque volume, même si on n’arrive tout de même pas au niveau que peut atteindre Takehiko Inoue.

Autre atout de taille : des personnages haut en couleur, aux préoccupations similaires à celles que nous pouvions avoir au même âge. Cette similitude avec la réalité permet de reconnaître ses amis mais aussi de se revoir soi-même.

Bakuon Rettô n’a pas fait beaucoup de bruit lors de son arrivée sur le sol français. Moins que le font les pots d’échappement de Takashi, Manyon, Mittsu ou Kazuya. Pourtant, cette œuvre ne manque pas d’atouts, et fait presque figure de reportage et de témoignage d’un ancien zoku qui cherche à se faire comprendre et accepter par la société. Et ça marche plutôt bien. Voici un coup de cœur que nous vous invitons à découvrir de toute urgence.

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