Goodbye, Dragon Inn

Après The Hole, puis Et là-bas, quelle heure est-il, Tsai Ming-Liang, grand espoir du cinéma taiwanais, et a fortiori asiatique, revient avec cet énigmatique Goodbye, Dragon Inn. Nostalgique, mélancolique, ce film est différent, et marque l’évolution du cinéaste taiwanais vers un cinéma tourné vers le passé, contemplatif, et réflexif. Les buts de ce film ne sont pas évidents. Mais un adjectif, à double tranchant, mélioratif, péjoratif, le qualifie : lent.

Taiwan, de nos jours. Un petit cinéma de quartier, le Hu-Fo Theater. Le film s’ouvre sur la projection d’un classique du « Wu Xiu Pan » : L’auberge du Dragon (Dragon Inn), de King Hu. La salle est quasiment vide, et est le théâtre d’un ballet de figures fantomatiques, qui mangent, dorment, et s’en vont les unes à la suite des autres. L’ouvreuse, invalide, tente désespérément de trouver le jeune projectionniste, sans succès. Le synopsis n’est ici pas primordial. La forme prend le pas sur le fond. Les sensations l’emportent sur le sens.

La subtilité du film réside dans le clair-obscur, voulu par le réalisateur, Tsai Ming-Liang. Le vieux film en technicolor, mettant en scène des héros invincibles et beaux, est la seule touche colorée de Goodbye, Dragon Inn. Un faux espoir est donné au spectateur, qui s’aperçoit par la suite que les couleurs vives n’étaient qu’un leurre. De l’autre côté de l’écran, le spectacle est désolant. Les quelques personnes venues assister à cette ultime projection sont blasées, dorment, mangent bruyamment, s’évitent. La lente course-poursuite entre ces quelques âmes errantes donne lieu à quelques saynètes subtilement cocasses, ou franchement oppressantes. Le ballet des spectateurs, superbement orchestré par Ming-Liang tranche radicalement avec les déplacements pleins de souffrance de la jeune ouvreuse.

     

Le film est long… ou plutôt lent. Ming-Liang joue avec le handicap de la caissière, lui fait traverser de longues distances, et place la caméra dans un coin de la pièce parcourue. Rares sont en effet les scènes au cours desquelles la caméra suit « l’action ». Succession de plans fixes, Dragon Inn donne une place primordiale à l’observation, à la découverte de détails, de subtilités. La réalisation, oppressante, lente à l’extrême, donne la nausée. Le film ne dure qu’à peine plus d’une heure, et c’est amplement suffisant pour montrer ce qui doit être montré. La dernière projection d’un cinéma qui va fermer ses portes, l’apparente indifférence des deux employés, et l’air blasé de la majorité des spectateurs. Ming-Liang parvient à nous faire sursauter avec un murmure, il réveille les endormis avec deux courts dialogues subtilement situés.

     

Ce film est un chef –d’œuvre. Tantôt chiant, tantôt plaisant, fabuleux, extraordinaire, bizarre, prétentieux, les qualificatifs ne manquent pas. La caméra, statique jusqu’à l’excès, ne laisse aucune place à l’imagination. Ming-Liang nous montre tout, en usant des plans fixes, longs, lents, interminables. On s’endort, on se réveille, on s’énerve, on trépigne, et on réfléchit. Son œuvre a été qualifiée de « cinéma réflexif ». L’ouvreuse, anonyme, muette, nous fait visiter les couloirs d’un cinéma voué à l’abandon. Dans la salle, deux hommes pleurent. Ce sont les acteurs de Dragon Inn, qui échangent quelques paroles, et un long silence, à la sortie du film. « Plus personne ne va au cinéma de nos jours ». Tsai Ming-Liang, ou l’art du dialogue utile…

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