Heavy Rain

Cinq longues années après son succès critique Fahrenheit, le studio français Quantic Dream persiste et signe dans sa quête de convergence entre le jeu vidéo et le cinéma. Au-delà des discours récurrents résumant à quel point les deux médias se rapprochent, ces développeurs mettent la théorie en pratique de la plus belle des manières. Heavy Rain se consomme donc comme un film interactif dont le fil de l’histoire se développe selon les actions et les décisions du joueur, rendant chaque partie unique ou presque. Et rien que ça, ça titille notre curiosité.

Thriller humide

Heavy Rain s’ouvre sur le réveil d’Ethan Mars, le personnage principal de l’intrigue, qui s’apprête à vivre une matinée on ne peut plus classique. Se doucher, se brosser les dents, enfiler ses vêtements, dire bonjour au canari, boire un café, se dégourdir les jambes dans le jardin, travailler ou regarder la télé (cruel dilemme, même dans un jeu vidéo)… Oh, j’oubliais de préciser que tout ceci n’est pas une cinématique mais bel et bien jouable. Il ne faut pas longtemps avant que sa femme et ses deux enfants ne rentrent à la maison et que toute la petite famille prenne son déjeuner avant d’aller faire un tour au centre commercial du coin. Une vie somme toute très classique, sauf qu’un drame se prépare et que rien ne pourra l’empêcher.

   

Toute cette phase, représentant à peu près 20 à 30 minutes de jeu, n’est autre qu’un didacticiel habilement masqué visant à enseigner le gameplay particulièrement novateur du jeu. Sans rentrer dans les détails, les déplacements autant que les actions se déclenchent différemment de tout ce que l’on connaît et tirent profit à la fois des boutons classiques mais également des sticks analogiques. La plupart sont censés reproduire des mouvements naturels, tel qu’ouvrir une porte ou ramasser un objet, le tout prenant en compte l’amplitude ainsi que la détection de mouvements de la Sixaxis. Si cela paraît peu naturel au départ, force est de reconnaître que l’on ne pose plus aucune question une fois passée la découverte.

Plus on est de fous…

L’aventure débute réellement une fois toutes les bases posées, à commencer par le contexte particulièrement glauque et mature du scénario mettant en scène un serial killer, le tueur aux origamis, qui kidnappe des enfants et les noie dans de l’eau de pluie quelques jours plus tard. Heavy Rain ne fait aucune concession de ce point de vue et nous embarque dans une histoire sordide, où la mort rode à chaque tournant et sous des formes variées. Le premier ressort utilisé par la narration consiste donc en une course contre la montre pour remonter la piste du psychopathe et sauver la dernière victime en date. Ethan Mars mène donc la course mais semble particulièrement ébranlé, à tel point qu’il en vient rapidement à mettre en doute sa propre intégrité. Le jeu nous amène à contrôler parallèlement trois autres personnages, tous reliés d’une façon ou d’une autre à cette affaire, sans que les liens ne soient clairs au début de l’histoire. Scott Shelby, détective bourru qui enquête sur le tueur aux origamis, Norman Jayden, profiler du FBI venu prêter main forte aux autorités locales et Madison Paige, journaliste de son état, partagent donc l’affiche et le quotidien du joueur qui passe donc son temps à zapper d’un personnage à l’autre, tout comme un réalisateur change de scène et de protagoniste devant sa caméra.

   

Cette narration explosée permet ainsi de maîtriser parfaitement les rebondissements et de démêler petit à petit toutes les ficelles de ce scénario rondement mené. Chaque personnage apporte sa pierre à l’édifice, croise éventuellement les autres et construit lentement mais sûrement les réponses aux questions que l’on ne cesse de se poser, thriller oblige. On pourrait facilement se croire devant un film, si ce n’est que pour une fois, on est en partie aux commandes de l’aventure. En partie seulement car l’intrigue suit inévitablement un fil conducteur ; mais ne vous y trompez pas, chaque action ou décision peut avoir une répercussion plus ou moins drastique sur la suite des événements. Et pour couronner le tout, certaines sortent de nulle part lors d’une scène d’action et à aucun moment on ne sait quel impact cela peut avoir. Quantic Dream affranchit donc les joueurs du filet de sécurité habituel que constituent un game over ou une sauvegarde, puisque nos choix ont tous une suite et n’amènent pas à un écran noir plein de reproches.

Point, click & QTE

Dans son souci de rapprocher toujours plus la puissance narrative du cinéma à l’interactivité du jeu vidéo, Quantic Dream a du trouver un gameplay qui ferait la part belle aux deux. Heavy Rain propose donc un mix entre point & click (les vétérans du jeu vidéo apprécieront) pour les phases d’enquête et des Quick Time Event pour les phases d’action, ne donnant qu’une seconde ou deux pour réagir en rythme avec ce qui se déroule à l’écran, le tout bien souvent mis sous forte pression. Si ce système fonctionne à merveille la plupart du temps, il arrive assez régulièrement que l’on déclenche une action complètement différente de ce que l’on imaginait, y compris lors des phases d’interrogation lorsque les pensées du personnage bougent et tremblent constamment. Couplé à une multitude d’actions qui n’apportent rien mais qui renforcent l’immersion (aller aux toilettes, se laver les mains…) ou qui nécessitent plusieurs interactions pour peu de choses (imaginer vous servir à boire en trois ou quatre actions) et il en résulte parfois un certain agacement de ne pas vraiment se sentir maître de ses décisions ou de réaliser du micro-management de son personnage. Une dérive que l’on pourrait appeler syndrome de Siren pour les connaisseurs.

   

Malgré tout, Heavy Rain en impose grâce à sa réalisation ultra chiadée, que ce soit dans son script et ses divers embranchements ou dans ses qualités techniques. La modélisation et l’animation des personnages à grand renfort de motion capture confère un réalisme rarement atteint que ce soit dans leurs mouvements ou dans leur esthétique. On notera d’ailleurs l’incroyable modélisation des visages, jusqu’au grain de peau, leur animation et leur synchronisation labiale (calquée sur la version anglaise). Les puristes pourront aussi choisir la VO sous-titrée en français, tout en sachant que la VF s’élève dans le peloton des bons doublages de jeux vidéo.


Heavy Rain – Hassan Shop – Vidéo 1
envoyé par sonyplaystation3.

A l’image de Fahrenheit, Heavy Rain est ce que l’on appelle un jeu polarisant : soit on aime, soit on déteste. Mais on ne peut en aucun cas reprocher à Quantic Dream ses choix techniques et de gameplay au vu du pari réussi. Heavy Rain constitue une évolution notable dans le jeu vidéo similaire à l’apport de Shenmue à son époque. Reste à savoir si vous vous situez du côté des curieux qui aiment tenter de nouvelles expériences ou si vous vous considérez comme un puriste qui ne jure que par la maîtrise absolue du pad.

Ryosan

Ryo est celui qui a lancé WebOtaku en l’an 2000 avec une telle puissance que cela a provoqué le fameux bug. C’est le sauveur de notre espèce, le défenseur des opprimés, l’instigateur d’un mouvement international visant à défendre les valeurs de la pop-culture otaku. Il en a vu des choses malgré son jeune âge, un peu comme un héros de J-RPG déjà blasé de la vie et considéré comme un vétéran à même pas 30 ans. Du coup, ayant atteint son level 99, on lui a lancé le pari fou d’étendre notre influence jusqu’au Québec. Et il est parti vivre ainsi son DLC canadien, tabernacle. C’est ça la master-classe. Ses spécialités : Tout. Quand on vous le dit : master-classe !

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