[Manga] Poison City

Aujourd’hui je vais vous présenter un des mangas qui m’a particulièrement marqué : Poison City. Paru en 2015, c’est une minisérie en deux tomes du mangaka Tetsuya Tsutsui. Il traite d’un sujet peu commun, car il s’appuie sur un fait réel, vécu par le mangaka lui-même, et faisant polémique au Japon : la censure des mangas.

Le contexte et l’histoire

Poison_City_3Nous sommes en 2019. On suit un jeune mangaka, Mikio Hibino, qui a écrit le début d’une série qui va être publiée dans un magazine de prépublication. L’histoire est assez simple : un virus pousse les gens au cannibalisme et les transforme en zombies. Une jeune fille, immunisée contre ce virus, reste le seul espoir pour l’humanité de trouver un remède. De par son sujet, le titre contient des images assez sanglantes, très peu ragoûtantes, comme toute histoire de zombies qui se respecte.

Mais alors qu’on est plongés dans cette histoire dès les premières pages, on se rend compte que c’est en fait le rendez-vous entre le jeune mangaka et son éditeur, très emballé pour publier ce manga. Toutefois, on ressent déjà une drôle d’ambiance. Bien que très enthousiaste, l’éditeur se rembrunit rapidement en demandant des modifications scénaristiques sur plusieurs planches pour éviter la censure. Cela monte en puissance tout au long du manga jusqu’au point où on demande à Hibino de dénaturer son œuvre, et d’y appliquer des modifications, non plus en faveur du lecteur, mais simplement pour éviter d’être censuré.

La censure

Dans le manga, on cite plusieurs raisons pour légitimer la censure qui sont en réalité celles pour lesquelles le véritable mangaka fut censuré au Japon pour son titre Manhole. La première est bien évidemment la protection de la jeunesse. En effet, la polémique des jeux vidéo, comme quoi ceux-ci incitent à la violence barbare ainsi qu’à toutes sortes de déviances malsaines, est ici transposée aux mangas. Les images gores et sanglantes sont montrées du doigt, mais dans le manga, le vice est poussé encore plus loin, car c’est le scénario qui est remis en question ou encore les thèmes abordés. Cela amène à une nomenclature allant du manga « déconseillé » au manga « nocif », comme si ce dernier était une nuisance pouvant atteindre gravement la santé des lecteurs, à l’instar des effets du tabac.

Quelles sont les limites de l’interprétation ?

Poison_City_1Une chose est sûre : la censure est tournée en dérision dans Poison City. En effet, l’interprétation des textes étant libre, le comité de censure, chargé de classifier les mangas, pousse à l’extrême l’analyse des titres, voyant le mal partout.

Par exemple, un jeune homme qui fume encourage forcément les jeunes à essayer la cigarette, quelqu’un qui descend un mur grâce à l’aide d’une gouttière incite les enfants à faire pareil quitte à se blesser, ou encore, une jeune fille de 24 ans mais en paraissant 16 à cause de la manière dont elle est dessinée est considéré comme une incitation à la pédophilie.

On dépasse largement le fait de voir du sang ou des actes criminels, au profit d’une interprétation peu convaincante de certaines histoires innocentes. Le comité en arrive même à censurer une adaptation d’un des grands classiques de la littérature japonaise, « Dit du Genji », remettant en question tous les livres écrits et amenant finalement à une censure générale de la littérature. Car, si on interprète chacune des œuvres, tout ou presque pourrait prendre un sens contraire à la morale.

Mais ne faut-il pas écrire pour dénoncer des faits ?

Deux points de vue s’opposent dans le manga. Ou plutôt, on se rend compte par l’événement ayant permis la mise en place de « la loi pour une littérature saine », d’une question cruciale : quelles sont les vérités qui sont véhiculées dans les mangas ? Est-ce totalement édulcoré par rapport à la réalité, montrant ça comme quelque chose de banal, ou au contraire, la gravité de certains faits – ici, la maltraitance des enfants- est à la fois une dénonciation et un avertissement ?

Ce mangaka pointé du doigt pour avoir relaté cette maltraitance dans une de ses œuvres n’imaginait pas forcément l’impact que cela aurait sur les jeunes, en supposant que celui-ci existe vraiment. Il se décrit lui-même comme égoïste, mais un mangaka qui veut être publié, écrit-il pour lui, ou pour plaire au public ? C’est justement ce même dilemme qui est mis en valeur dans les dernières pages de cet ouvrage.

Ces nombreuses contradictions accentuent le ridicule des décisions du comité de censure, qui se défend en mentionnant tout et son contraire, allant jusqu’à demander aux enfants de contribuer à cette censure en récoltant des livres contraires à leur « morale ». Il est tellement plus simple de demander à des innocents de faire un travail sans qu’ils ne comprennent la portée de leurs actes.

À noter que Poison City s’inspire de deux faits : la censure du manga de Tetsuya Tsutsui et le fait historique appelé le « Comics Code ». C’est peu connu, pourtant cela a influencé de manière considérable la bande dessinée aux États-Unis. Pour résumer, il y a eu un autodafé de la quasi-totalité des comics ayant une histoire ou un héros avec des idées antipatriotiques par un embrigadement de jeunes et d’enfants afin de faire ce travail qu’ils regrettèrent amèrement par la suite. Je ne connaissais pas du tout cette facette des États-Unis, ce qui m’a surprise et m’a poussée à me renseigner un peu plus. N’hésitez pas vous aussi, si cela vous intéresse, à lire quelques informations dessus, c’est très intéressant d’en voir les conséquences sur les comics d’aujourd’hui même si cela a bien changé de nos jours.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce manga, tellement il est riche en réflexions et en informations. Si je devais l’analyser sous toutes les coutures, j’en ferai un mémoire, ou même une thèse… Mais je vais simplement m’attarder sur un dernier point.

Quelle est la responsabilité des mangas dans les comportements déviants ?

Poison_City_4C’est un des buts ultimes du manga à mon sens. En effet, la censure est mise en place pour protéger les jeunes, car les mangas les « incitent » à avoir des comportements malsains, problématiques, ou simplement mauvais pour eux, pour leur santé, ainsi que pour la société. Mais de simples images peuvent-elles vraiment influencer autant que cela le comportement ? C’est exactement la même chose avec les jeux vidéo, et pour autant que je sache, il y a de tout et son contraire dans les avis sur la question.

Pour ma part, je suis assez d’accord avec le mangaka. Les mangas ne sont qu’une façade pour enlever la responsabilité de ceux qui sont réellement coupables. Ainsi, même si l’enfant lit des mangas, n’est-ce pas également aux parents de surveiller que ses lectures soient adaptées à son âge ? Comment un enfant ayant entre 8 et 10 ans peut-il se retrouver avec un manga violent entre les mains ? Bien qu’un don d’argent devienne un cadeau de plus en plus banal, je pense que les parents ont un devoir de contrôle sur les dépenses de leurs enfants, au moins jusqu’à un certain âge. Mais le fait de rejeter la faute sur les mangas, les jeux vidéo, ou encore les films (on ne parle jamais de leur influence et pourtant le principe est le même) permet d’éviter le jugement des autres sur l’éducation que l’on donne à notre enfant. Comment accepter que notre propre responsabilité soit mise en cause ? C’est de la lâcheté, tout simplement, avec toujours cette volonté de trouver un « coupable ».

Le lien avec la réalité

Poison_City_6Comme j’ai pu l’évoquer auparavant, c’est suite à la mauvaise expérience de Tetsuya Tsutsui avec son titre Manhole qu’il a décidé de publier Poison City.

À la fin des deux tomes, un petit mot est noté pour expliquer ce qui est appliqué au Japon, de quelle manière le comité choisit les mangas déconseillés, et comment la procédure est mise en œuvre.

Cela m’a troublée, pour ne pas dire choquée car je ne connaissais pas ces pratiques qui restent difficilement imaginables (surtout au Japon, là où on trouve peut-être les choses les plus étranges au monde !). En effet, la procédure de choix me semble ridicule, autant par le temps dédié à la « lecture » du manga que par les critères de sélection qui sont un peu hasardeux à mon goût. Néanmoins, ce qui me révolte le plus c’est que la décision de censure n’ait pas été notifiée à l’auteur, l’empêchant presque de faire un recours contre cette dernière dans les délais.

Le manga au-delà de son thème

Je termine par mon appréciation générale du manga. Si celui-ci se révèle très intéressant de par son thème, je le trouve moins bien mené que les autres œuvres de l’auteur. En outre, il me semble peu équilibré entre l’histoire que le jeune Hibino raconte et sa vie réelle. De plus, c’est assez long, sans une intrigue qui accroche vraiment (même si ce n’est pas le but réel du titre).

Concernant le graphisme, il est parfaitement maîtrisé comme la plupart des œuvres de Tsutsui sur ce point. Néanmoins, au début j’ai été trompée par la couverture, car étant plus dans une phase Seinen réalistes, cette dernière ne m’a pas donné envie d’acheter ce manga puisqu’ elle n’a pas grand-chose avoir avec son contenu selon moi. En effet, ce sont les deux héros du manga dessiné par Hibino qui sont représentés, et rien n’indique que c’est un manga beaucoup plus réaliste que ce que montre la couverture. Heureusement, la quatrième de couverture, et bien évidemment le nom de l’auteur m’a fait changer d’avis.

L'avis de Mairu :www.dyerware.comwww.dyerware.comwww.dyerware.comwww.dyerware.comwww.dyerware.com
Au final, Poison City est un bon manga, très intéressant, mais j'en ressors un tout petit peu déçue. En effet, l'histoire est moins bien construite que ce dont j'ai l'habitude avec un petit problème de composition dans la narration donnant un rythme peu entraînant et sans réelles accroches. Par conséquent, on ne se sent jamais vraiment plongé dans l’histoire, à tel point que j'aurai pu interrompre ma lecture plus d'une fois, sans avoir envie de la continuer.

Poison City. Disponible dans la collection Seinen des éditions Ki-oon.

Mairu

Mairu

Kawaii Neko Girl de formation, Mairu baigne dans la littérature et les mangas depuis 10 ans et s'y noie volontiers. Fanatique de lapins nains et fervente collectionneuse de carottes machouillées par les plus célèbres rongeurs, elle est obligatoirement spécialiste en shôjos dégoulinant de choupinitude, d'amoûûûr, et de p'tits coeurs partout. Cependant en tant que sociopathe reconnue et totalement assumée, Mairu, sous ses airs innocents, est une cruelle dévoreuse de seinen psychologiques, ce qui a des conséquences encore non définies par les experts ...Danger de niveau 4, d'après le dernier rapport... Parfois, il ne fait pas bon vivre sous son os crânien. Effectivement, la démocratie n'est pas encore vraiment établie. Ses spécialités : les seinens, manga papier, les shôjos, version anime, le RPG sur forum, le blogging et les photos d'animaux kawaii
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